Critique cinéma - Le Chat du Rabbin (d'après la BD de Sfar)

Publié le par Algor Vitae

http://fbcdn-sphotos-g-a.akamaihd.net/hphotos-ak-frc3/378711_2925914473024_609377828_n.jpgTout d'abord, je suis bien obligé de vous avouer que je n'ai pas lu la bande dessinée dont est tiré le film. Oui, je reconnais que c'est honteux de la part de quelqu'un comme moi, toujours prêt à fustiger « ceux qui n'ont vu que le film ». Mais quand même. Si la BD est meilleure, ça ne peut être que bien. Vous l'aurez compris d'entrée de jeu, le film m'a plu. Je pourrais vous en parler en usant de formules tout attendues, comme « une belle leçon de tolérance », mais je n'en vois pas l'intérêt. Tout d'abord, j'estime que l'on n'a pas à encenser une œuvre parce qu'elle montre une évidente nécessité de la vie humaine. En outre, cet absolu besoin de bourrer le cinéma de morales relativistes à deux shekels est surtout un effet de mode politiquement correct, ce qui n'est pas de mon goût. Non, si j'ai aimé ce film, c'est parce qu'en plus de le trouver joli – avec ses motifs bigarrés – et divertissant, je m'autorise à louer ses vertus pédagogiques. Oui, vous avez bien lu, pédagogiques.


Ce film m'a en effet aidé à réviser mon cours facultaire d'introduction au judaïsme, quoique bien sûr de manière indirecte et disséminée. Toute l'histoire commence dans la maison d'un juif d'Algérie, le rabbin Sfar, dont le chat a avalé un perroquet. Ayant avalé l'oiseau parleur, le matou se met à causer lui aussi, mais il n'ouvre la bouche que pour mentir ou énoncer des vérités qui blessent, au grand désespoir de son maître. Mais il a cœur à s'améliorer, malgré tout, et réclame au rabbin qu'on l'éduque pour en faire un bon juif – seule condition à laquelle il pourra de nouveau fréquenter sa maîtresse, la fille du rabbin, dont il est amoureux. Le pauvre Sfar se met alors en tête de lui enseigner la mishna, la guémara et le talmud, et il n'est pas au bout de ses peines...


Ces prémisses seules ont quelque chose de drôle, et qui éclaire assez bien la question de la judéité : qu'est-ce qu'être juif ? Un chat peut-il être juif ? La question se pose en effet dans le film, et le rabbin en arrive à la conclusion que le chat d'un juif est sans doute juif lui aussi. Qui est juif, ou qu'est-ce qu'un juif ? Cette interrogation fondamentale fait l'objet de nombreux débats dans la communauté depuis longtemps. Le Juif est-il fils de mère juive, ou le père peut-il transmettre la judéité ? Ou peut-être est-ce le regard de l'autre qui vous fait Juif ? Ou peut-être encore est-ce un « étrange sentiment de culpabilité » ? Mentionnons également au passage l'apparition dans le film des mystérieux falashas, ces Éthiopiens noirs comme la nuit qui clament être juifs depuis toujours.


Le Chat du Rabbin souligne aussi l'importance et la vitalité de la tradition, ainsi que la référence au maître. Le rabbin Sfar, bien qu'il soit lui-même un homme madré et chevronné, ne prend aucune décision sans se référer à son vieux maître, même s'il est loin de toujours partager son radicalisme. De même, lorsque les deux découvrent un corps dans un coffre contenant des exemplaires du Talmud, ils appellent autour d'eux d'autres rabbins et un circonciseur, se lançant dans un long débat pour savoir ce qu'il convenait de faire. Le chat commente alors avec cynisme combien les choses vont souvent ainsi : « Ils parlent, ils parlent longuement, au lieu d'agir rapidement. » Cette scène, même si elle la présente sous le regard moqueur du chat, met en avant la dialectique juive, où toute question de droit ou d'interprétation de la tradition est soumise au débat et à la confrontation des arguments. Le résultat peut certes paraître, à nos yeux et à ceux du chat, n'être qu'une querelle byzantine, mais il ne faut pas oublier que le judaïsme attache une importance considérable à la Loi et à ses différentes lectures. La littérature « judiciaire » juive est en cela un véritable bijou de jurisprudence et de débats.

 

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Certains détails, plus subtils, ne peuvent frapper que les esprits ayant déjà abordé quelque peu le judaïsme. Ainsi, alors que le rabbin Sfar essaie de communiquer avec un Juif russe dans une langue connue des deux, sa fille Zlabia lui suggère d'utiliser l'hébreu. À cette proposition, le rabbin Sfar répond que l'hébreu est une langue de prière, pas une langue qu'on parle. Il faut se souvenir que, progressivement à travers l'histoire du peuple juif, la connaissance de l'hébreu s'est perdue, et ce dès l'Antiquité ; c'est pour cette raison d'ailleurs que l'on introduisit les targumim en araméen (traduction de la Torah en langue vulgaire), et c'est aussi pour cela que l'on traduisit la Bible hébraïque en grec, la fameuse traduction de la Septante (les Juifs d'Alexandrie ne lisaient plus l'hébreu).


Autre scène amusante et instructive à la fois, celle où le chat entraîne son maître à écrire le français en lui dictant des fables de La Fontaine ; à plusieurs reprises, le rabbin interrompt le chat, réclamant qu'il lui dicte une autre fable, car celui-ci en avait sélectionné qui mentionnait Jupiter et « les dieux » ! Moqueur comme toujours, le chat réplique qu'il peut aussi, si rabbi Sfar le souhaite, lui trouver une fable qui ne contienne que des animaux kasher. Au-delà de la drôlerie du dialogue, on comprend que le judaïsme englobe toute la vie de ceux qui le pratiquent. C'est une religion de la pratique englobante et constante, qui mobilise tout le corps de l'homme, à toute heure et dans toutes les activités de son quotidien... même dans le choix des fables de La Fontaine !


Il reste un dernier point important que j'aimerais souligner : Le chat du rabbin ne confond pas tolérance et complaisance. En effet, si l'amitié entre le rabbin Sfar et son cousin musulman est mise en valeur, la culture du sheikh qui les reçoit n'en est pas moins présentée sous un jour uniquement flatteur. Le sheikh nous est dépeint comme un homme d'honneur, mais capable des cruautés et des fanatismes de sa culture nomade arabo-musulmane, habituée aux rigueurs du désert et de l'observance religieuse. De même, les Juifs, qui sont pourtant les héros du film, ne sont pas que sympathiques ; le vieux maître de rabbi Sfar est acariâtre, d'une intransigeance qui frise la cruauté. Rabbi Sfar lui-même a ses mauvais côtés, objectant que les falashas (juifs noirs d'Éthiopie) ne peuvent exister, puisque les « vrais » Juifs, ce sont eux. Les personnages sont donc, pour la plupart, en nuance de gris ; ils représentent bien ce que doit être la véritable tolérance, celle qui est consciente à la fois des qualités et des défauts de chacun. On n'apprend pas à vivre ensemble en proposant des tableaux idéalisés de l'autre. Hélas, la tolérance telle qu'on la donne à voir aujourd'hui a une fâcheuse tendance à tomber dans l'exotisme.


Si le judaïsme vous intéresse, voyez-le. Si vous voulez vous divertir, car cela reste un divertissement, voyez-le. Si vous ne l'avez pas vu, voyez-le. Bref, voyez-le de toute façon.

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