L’Orchidée noire (The Black Orchid) – un roman graphique de Neil Gaiman et Dave McKean

Publié le par Algor Vitae

Résumé de l’œuvre

 

Tout commence comme une histoire de superhéros classique: une grande entreprise cachant des activités illicites fait le bilan de ses rapines (drogue, délits informatiques, prostitution, trafic d’armes) comme il se doit dans les milieux mafieux. Alors que la réunion est sur le point de s’achever, il reste à régler un petit problème interne : la secrétaire s’avère être une taupe. Neutralisée par des liens en titanium, la secrétaire se fait arracher le visage, dévoilant ainsi l’identité de cette taupe peu ordinaire : celle de l’Orchidée Noire, une femme-plante* maitresse du déguisement. Cette superhéroïne a choisi de combattre le crime par la voie de l’infiltration. Pourtant, ses talents ne l’ont pas empêchée d’être capturée avant même d’avoir pu identifier le cerveau de l’organisation criminelle.

 

C’en est fait d’elle. L'un des parrains en la braquant, lui délivre ce speech : « En fait, j'ai lu les comics... Je ne vais pas t'enfermer dans la cave avant de t'interroger... pour te laisser t'échapper ensuite. C'est trop débile. Non, tu sais ce que je vais faire ? Je vais te tuer. Là. » Et il s’exécute, immolant par le feu une héroïne créée quinze ans plus tôt par Sheldon Mayer et Tony DeZuniga (ce qui est toujours une sorte de sacrilège dans le monde du comics).

 

Cependant, Gaiman fait rapidement ressusciter son héroïne sous une forme encore plus poétique, celle d’une dryade éthérée, nue et violacée. Alors que l’héroïne rend son dernier soupir dans les flammes, une autre femme-fleur éclot dans une serre, hantée par des bribes de souvenirs de l’Orchidée Noire, mais également de la femme qu’elle était avant, Susan Linden. Parallèlement, l’ex-mari de celle qui est devenue l’Orchidée Noire sort de prison et cherche à entrer en contact avec son ancien patron, celui qui vient justement d’ordonner l’exécution de l’héroïne : Lex Luthor. 

 

En partie amnésique et complètement ignorante de son identité même, la nouvelle Orchidée Noire cherche à retrouver son passé. Elle croit pouvoir trouver les réponses auprès de son « père », le docteur Phil Sylvian, propriétaire et gardien de la serre où elle est née.

 

Mais les évènements se précipitent. Le docteur Sylvian meurt avant d’avoir tout appris à la jeune Orchidée, et les fantômes du passé de Suzanne resurgissent de plus belle dans le présent de la jeune héroïne. Elle doit ainsi s’approprier la quête d’un autre à qui elle doit la vie et dont elle ne connait rien, si ce n’est que Suzanne, celle dont elle possède des ébauches de souvenirs, l’a aimé. Petit à petit les zones d'ombre vont s'éclaircir autour de cette héroïne mi-femme mi-plante en quête de son identité et de sa mémoire. Qui était la première Orchidée Noire ? Quel lien les unit ? À quel monde appartenir ? La ville oppressante et ses humains violents, ou bien la nature, fiable et douce malgré son silence et son mystère ?

 

Son aventure l’emmène dans la ville voisine et passe par des scientifiques liés au monde végétal : le Docteur Jason Woodrue, Pamela Isley alias l’Empoisonneuse et Alex Holland connu sous le nom de la Créature du marais. Son enquête la menant à Gotham City la pousse à visiter l’asile d’Arkham, où elle rencontre diverses figures familières telles que le Chapelier Fou, Pile-ou-Face, le Joker, avant d’enfin croiser l’Empoisonneuse. Et même, dans les rues obscures de cette ville tentaculaire, un homme portant un costume de chauvesouris l’invite à prendre la relève de sa soeur disparue en lui rappelant que « les criminels sont trop nombreux et nous [les héros] sommes si peu ».

 

La vérité, l’origine, la voici. À la base de tout, il y avait une femme, un amour d’enfance, Susan Linden-Thorne. L’existence de feue Susan Linden avait été très dure. Enfant, son père lui avait fait subir divers sévices corporels et sexuels, puis l’avait éloignée de tout ce qu’elle aimait. Plus tard, elle avait épousé un homme odieux, un criminel qui avait détourné des fonds de casinos. Elle l’avait quitté et souhaitait témoigner contre lui, mais il la préféra tuer pour s’assurer de son silence.

 

Le docteur Phil Sylvian, ami d’enfance et tendre amoureux secret de Susan, décida de faire perdurer la femme qu’il aimait depuis toujours ; il préleva du matériel génétique de Susan et s’en servit pour créer une créature hybride humaine et végétale, qui serait toujours en harmonie avec la nature et le monde. Susan ressuscita sous cette forme et choisit de venger sa propre mort sordide en ravageant le milieu criminel de Metropolis. Cette carrière héroïque dura jusqu’au jour fatal décrit au début de l’histoire, celui où une infiltration dans les affaires de Lex Luthor lui couta la vie.

 

Reconditionnement de l’univers des superhéros

 

Le postulat de départ de Gaiman et McKean n’est en rien innocent : leur personnage central est une femme (et Dieu sait si elles ne sont pas légions au sein du mâle univers des héros). Et tout aussi déterminant, si cette œuvre reprend bien des héros préexistants et clairement ancrés dans la tradition DC (l’Orchidée, la Créature du marais), ceux-ci n’en restent pas moins des créations peu connues du grand public ou même des aficionados avertis. On a donc ici un sujet choisi à l’encontre des attentes de genre (soit un héros mâle, soit une héroïne « musclée » à la Wonder Woman) et de popularité (nième adaptation d’un Batman ou d’un Superman). Exit le héros qui sauve le monde par des moyens radicaux et un courage plein de force brute. Ici, on ne sauve peut-être pas vraiment le monde, les scènes d’actions ne sont sans doute pas aussi « frappantes », mais la fable induit un autre effet salvateur.

 

D’autre part, on sent bien ici que les superpouvoirs sont moins « scientifiés »† que le sont ceux de la plupart des superhéros modernes. On n’a pas ici vraiment cherché à justifier par des gadgets, des origines extraterrestres ou des mutations les extraordinaires talents de l’Orchidée. Certes, une expérience scientifique est toujours bien à l’origine de sa création, mais d’autres dimensions s’y ajoutent. Le comics fait de nombreux liens assez subtils avec un autre monde (appelé « the Green »), un royaume mystique auquel on n’accède que par l’esprit et qui unit toute forme de vie au moins partiellement végétale sur terre. Cette connexion range vraiment l’Orchidée dans la catégorie des élémentaires végétaux, rien de moins que des forces magiques de la nature. On est plus proches de la mythologie et de la magie que des surhommes rationalisés.

 

En outre, il faut bien souligner que ce livre témoigne parfaitement d’une nouvelle génération de comics bien différente de celle des années 1940 à 1960 ; quoique très mésestimés encore, les comics d’aujourd’hui sont vraiment tout sauf de vulgaires histoires de surhommes dans un contexte étasunien stéréotypé. Bien au contraire, la dimension psychologique y est creusée et omniprésente. C’est un des facteurs qui expliquent, à mon sens, tout le charme de ces productions qui gagnent à être connues.

 

Précisons enfin que la violence est ici calculée et savamment dosée, présente et cruciale sans pour autant se retrouver au centre de l’oeuvre. Elle sert surtout à introduire le thème de la mort qu’elle peut provoquer (la mort est-elle une vraie fin en soi ? ne fait-elle pas partie de la vie ?) et à critiquer le monde des hommes, devenus hostiles aussi bien envers leur environnement qu’envers eux-mêmes.

 

 

Qualités graphiques de l’œuvre

 

Le récit de l’Orchidée noire est profondément elliptique et mystérieux, le dessin de McKean n’est en rien différent. Son style (pour ceux qui connaissent bien son œuvre) prend ici une dimension plus lumineuse qu’il ne l’est habituellement (dans des œuvres aussi inquiétantes et parfois même écoeurantes qu’« Arkham Asylum »), ce qui contribue à donner au livre un aspect onirique élevé.

 

Dave McKean oscille comme toujours entre dessins purs (presque bruts), peintures, collages et photographies sans jamais rendre l’ensemble illisible pour autant. On n’en a que d’autant plus l’impression de rêver. Après tout, au moment du songe, le rêve lui-même ne nous apparait-il pas plus vrai que toute autre chose ? L’expressivité de ses personnages est sincère, sans exagération qui les rendrait caricaturales, et sans cette austérité qui empêche de faire passer le message et pêche par excès de réalisme.

 

On pourra reprocher à cet opus sa pauvreté en terme de couleurs (contrairement à, encore une fois, « Arkham Asylum », qui en est une véritable débauche malgré sa nature effroyable). Et en effet, la palette y est généralement limitée : du vert et diverses teintes de rose/violet pour l’héroïne, et des nuances de gris ou de brun pour tous les autres. Mais j’y vois précisément un moyen de séparer deux univers qui ne l’eurent pas été de la même façon s’ils avaient été tous deux aussi colorés.

 

Ce monde des hommes, ces rues de Gotham City sont dépeints principalement dans une sorte de brun sanguin. Cette couleur me parait être un moyen terme entre le rouge et le noir (qui après tout s’épousent quand le ciel flamboie), permettant d’évoquer à la fois l’obscurité étouffante et la violence. Et puis il y a le monde de l’Orchidée, un monde rêvé, fantasmé et mystique, ou tout simplement situé sur un autre plan. Ce violet qui domine, c’est la couleur de l’initiation en ésotérisme, celle du deuil et de la pénitence dans le monde judéo-chrétien. Cela ne nous ramène-t-il pas au thème de la résurrection de Susan ? Le rose, lui, est la couleur de la candeur, de la pureté, du romantisme et de l'amour sans le sexe ni l’égoïsme. Cette pureté dans l’amour, c’est celle de cette dryade née dans l’harmonie et exempte de tout mal.

Quant au vert, il serait inutile de rappeler son lien avec la nature, mais signalons tout de même que par analogie avec les fruits non encore mûrs, il représente également la crédulité de la jeunesse due à son inexpérience. S’agirait-il de l’inexpérience de la femme-plante à peine éclose ?

 

Dans laquelle des trois cultures nous situons-nous (culture au sens restreint, culture populaire ou culture de masse) ?

 

Une œuvre telle que celle-ci est née en plein dans la culture de masse, c’est indéniable. Nous avons en effet affaire à un label DC/Vertigo, un des deux éditeurs de bandes dessinées américaines les plus diffusées. Nombre de produits DC ont été traduits partout dans le monde, et certaines productions ont joui d’un tel succès qu’elles ont été adaptées maintes fois au cinéma ou à la télévision‡ ou reprises à leur compte par la publicité, la parodie…

 

Néanmoins, nous devons prendre en considération tous les aspects du travail de Gaiman et McKean, dont certains s’éloignent fort du côté consumériste de la culture de masse. On a ici affaire à un travail qui se veut plus littéraire et qui, je crois, l’est véritablement. Les discours écrits peuvent sembler à certains pompeux, mais ils ne sont rien de moins que littéraires, voire théâtraux, soit en rupture avec les règles du genre superhéroïque. Les moments introspectifs sont aussi importants (sinon plus) que les scènes d’actions, et sont aussi bien maitrisés.

 

La recherche graphique est extrême, à la fois sobre et éloquente ; elle témoigne d’un désir de dire des choses à travers l’image, et non pas seulement d’une envie d’illustrer des mots pour contenter une imagination paresseuse. Plus qu’une histoire, l’Orchidée noire veut soulever des questions propres à la nature humaine, en particulier celle des individus naissants. Qui suis-je ? D’où suis-je venu ? Quel lien existe-t-il entre moi et ceux qui me précèdent ? Quels choix dois-je poser dans la vie et dans mes rapports aux autres ?

 

J’insisterai enfin sur le caractère relativement « confidentiel et pointu » de l’œuvre , en ce sens où elle n’a pas été un bestseller grand public, mais bien davantage une production au succès critique – ce qui me parait être un solide indicateur de « qualité ». J’aurais volontiers parlé de « succès d’estime » si cette expression pouvait encore bien se comprendre dans son sens d’origine (soit un succès critique important, mais peu d’impact à la vente) plutôt que dans son sens galvaudé actuel (un succès tiède et mitigé).

 

Je défendrai toujours les œuvres de McKean et Gaiman (séparément ou à deux) comme pouvant appartenir à la culture au sens restreint. À mon sens, ces deux auteurs ont contribué, à travers leur travail, à repenser l’univers des comics, à lui conférer une dimension philosophique, parfois même mystique, au-delà de l’image. Le texte lui-même, s’il est parfois confus ou volontairement nébuleux, n’en est pas moins conçu comme un objet esthétique en tant que tel – par des allusions aux poètes orientaux ou des reprises de mêmes phrases en contextes très différents.

__________________________________________________________________________________

 

* Expression qui doit être prise à sa juste valeur, soit comme une description objective de la nature botanique de l’héroïne, et non pas comme une manière de qualifier la condition féminine de végétative.

 

† Ou alors « sanctifiés », le progrès étant devenu la nouvelle foi depuis le XIXe siècle ?

 

‡ Batman, Superman, Judge Dredd, la Ligue des Gentlemans extraordinaires, Constantine, Watchmen, Flash, pour ne citer qu’eux.

Commenter cet article