La traversée des siècles du i grec

Publié le par Algor Vitae

43-letterY-q75-352x439 aurait-il quelque mal à aimer avec passion cette lettre à la cuisse voluptueuse, la pénultième lettre de notre bon et vieil alphabet latin  ?

 

Sur le mur d'un site de socialisation, dernièrement, je fis le choix plaisant et singulier d'écrire aujourd'huy, dotant cet adverbe bizarroïde d'un ornement dont on ne l'affuble pas ordinairement. Certes, je ne chercherai pas à nier que c'est là pure fantaisie de ma part, mais l'étonnement que provoque chez maints observateurs cette graphie étrange m'a plongé dans une longue rêverie sur l'histoire de ce -y.

 

Ce signe, cet entonnoir à la jambe gracieuse, nous vient de nos amis les Grecs de l'Antiquité, pour qui il n'avait pas valeur d'i, pourtant ! Ce sont les Romains qui l'empruntèrent au Ier siècle avant notre ère pour transcrire les mots d'origine hellénistiques repris dans la langue de Cicéron ; quant à savoir comment ils le prononçaient à l'époque, je dois dire que toutes mes sources ne l'entendent pas de la même manière. En grec d'alors, l'upsilon (puisque c'était là son nom) se prononçait comme notre « u » dans « fumée », et il me parait normal que les Latins lettrés aient conservé cette prononciation, eux qui bien souvent avaient le grec pour langue maternelle. Ainsi le nom du dictateur Scylla devait-il commencer comme le mot sculpter.

 

Avec l'apparition du latin tardif, cette voyelle prononcée « u » (qui était en soi fort marginale) se perdit, et la graphie y devint une forme alternative de l'i. Ainsi les scribes de langue latine au début du Moyen Âge écrivaient indifféremment lacrimas ou lacrymas selon leur fantaisie et l'état de leur plume. Notre i grec garda cet emploi erratique jusqu'à l'émergence et pendant l'épanouissement de l'ancien français (soit du XIe au XIIIe siècle). Ce n'est d'ailleurs qu'à cette époque que l'on trouve la première mention du nom « i grec », sous la forme médiévale y griu (forme recensée chez Philippe de Taon).

 

Mais au XIIIe siècle se développa le moyen français, seconde grande incarnation de cette langue que je vous parle aujourd'hui encore. Tout au cours de cette seconde période, on tenta de rationaliser l'orthographe de la langue française (qui jusque-là était figée alors que la prononciation évoluait). L'y se vit assigner une tâche de lisibilité : en finale d'un mot ou en position isolée, le son -i serait marqué par l'y uniquement, littera legibilior et plus agréable à calligraphier ! C'est en hommage à cet usage perdu que je me plais parfois à écrire aujourd'huymercredy ...

 

Comment et quand cet usage disparut-il réellement ? Je ne connais pas la réponse à cette question, ma connaissance de la linguistique française étant par trop superficielle. Néanmoins, on peut remarquer que du temps de Louis XIV encore, posséder un -y à la fin de son nom de famille sonnait très français ! Après tout, Giovanni Battista Lulli n'est-il pas devenu Jean-Baptiste Lully en acquérant la nationalité française ? Les princes qu'aujourd'hui nous appelons Conti ne faisaient-ils pas écrire Conty au temps de la Fronde ? Il est bien ironique que cet y, qui fait aujourd'hui si « anglais » fut longtemps une marque ethnique de « françattitude » !

 

Et qu'en reste-t-il, à présent ? On pourrait dire en quelque sorte qu'il a retrouvé sa « juste » place, c'est-à-dire qu'il est principalement employé dans les mots savants d'origines grecques, là où l'on pouvait trouver un upsilon. Nous ne devrions pas oublier non plus les mots empruntés à la langue angloise, généralement des adjectifs ou des noms communs en -ity (cousins saxons de nos -ités français).

 

Et quant à nos amis hellènes, il semble qu'ils aient fini par céder à force d'entendre que leur upsilon est un « i grec » : il semble que peu après le XIe siècle, l'upsilon se soit laissé entrainer dans un vaste processus de iotisation, qui ramena plusieurs voyelles distinctes de l'alphabet grec au seul son « i ».

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