Légitimité de l’histoire vivante, ou reconstitution historique

Publié le par Algor Vitae

Petit historique de l'histoire vivante

 

La reconstitution historique telle qu'on l'entendu aujourd'hui tire son essence d'un mouvement anglo-américain né dans les sixties. Cependant, il a existé de tout temps – dès l'Antiquité – une habitude de chercher à recréer les grands évènements du passé (surtout militaire). Pourquoi dans ce cas choisir les années 1960 comme point de départ ? C'est en réalité une question de motivations et de qualité dans la recherche.

 

1905medOn notera surtout qu'au XIXe siècle s'est véritablement popularisée la reconstitution médiévale, mais l'objectif était complètement différent de ce que l'on connait aujourd'hui ; en effet, l'histoire vivante des années 1900 était surtout commémorative et festive. On ne cherchait nullement à reproduire avec souci d'authenticité des objets ou des comportements. Il faut bien se dire que cette époque était celle du romantisme, on redécouvrait un Moyen Âge largement fantasmé, on n'en exposait que des aspects idéalisés liés au besoin d'évasion et de rêve. Comme exemple, on donnera la commémoration de l'indépendance belge en 1905, fastueuse célébration où les costumes mélangeaient allègrement toutes les époques.


Comme je le mentionnais plus haut, c'est vers 1960 que des passionnés de wargames (jeux de plateau historiques) décidèrent de vivre leur passion en grandeur nature et à l'air frais. C'est ainsi qu'émergea en 1967 The Sealed Knot, première société de reenactment qui vaille la peine qu'on s'y intéresse – car la première qui résultat d'une véritable recherche sur les costumes civils et militaires du XVIIe siècle.


Cette compagnie contamina rapidement d'autres groupes au Royaume-Uni, tandis qu'en Amérique certains s'attelaient à reconstituer la Guerre de Sécession. Ce phénomène purement anglophone fit ensuite tache d'huile en Europe continentale, se déclinant pour toutes les périodes de l'histoire.


Juste une mise au point de vocabulaire...


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Il y a déguisement et costume, deux notions qu'il me parait intéressant de mettre en contraste, et dont la confusion fait tiquer bien des agents de l'histoire vivante. Le déguisement est, par définition, un « vêtement de carnaval, de bal masqué, etc.; costume d'emprunt appartenant à une certaine époque, à une certaine catégorie professionnelle ou sociale, à un personnage imaginaire. » Le costume, en revanche, est « la manière d'être habillé et, par métonymie, l'ensemble des vêtements propres à une personne, à un groupe social ou à une activité, une circonstance. »


Autrement dit, dans le cas du déguisement, on a affaire à un objet de fantaisie, souvent de piètre qualité, n'ayant pour objectif que d'amuser pour un temps très bref ; c'est l'archétype de l'étudiant en guindaille affublé d'une perruque verte en plastique et d'une immense paire de lunettes rouges.


Un costume, en revanche, n'est pas une imitation de vêtement, c'est un vêtement en tant que tel. On n'est pas dans le domaine de la parodie, mais dans celui de la pédagogie, de la science presque : le but est de donner à voir un objet aussi réel que possible, et en cela édifiant.


Cette distinction cruciale dénote la définition même de l'histoire vivante, qui est une « forme de reconstitution historique qui a pour objet l'évocation d'une période de l'histoire – vêtements, armes et accessoires à l'appui – en se fixant pour objectif l'authenticité. (Cette proposition de définition a vu le jour dans le magazine « Histoire et images médiévales » dans le cadre de son encart « Points de vue sur l'Histoire Vivante ».)


Où est l'art dans tout cela, exactement ?


La reconstitution historique comporte, pourrait-on dire, trois grandes étapes : la recherche, la réalisation et la prestation. La première étape, celle de la recherche, est purement « technique », voire scientifique (dans la mesure où on peut considérer l'histoire comme une science) ; il s'agit en effet de rassembler les documents de références, traces du passé ou travaux postérieurs, qui permettront de reconstruire un objet de manière authentique.


La deuxième phase évidemment, est celle où il faut réaliser concrètement l'objet à recréer. Il n'y pas de fabrication industrielle dans la reconstitution historique ; pour posséder un objet, il faut en être le fabricant ou s'adresser à quelqu'un qui puisse en être le créateur. Certains travaillent le métal, d'autre le cuir, d'autres le bois...


J'illustrerai ces propos en évoquant la réalisation d'un vase saxon par Pierre-Alain « Illanua » Capt, archéocéramiste autodidacte renommé. La pièce en question avait été commandée pour illustration didactique. Je n'en reproduirai pas ici d'image par respect de ses droits, mais je vous donne l'adresse de son site pour que vous puissiez admirer son travail : http://arscretariae.romandie.com/

 

Ce vase, tourné sur un tour de potier traditionnel a tout d'abord été entièrement « monté ». A alors commencé le travail au repoussé à partir de l'intérieur, ce qui n'est pas toujours facile puisque le col est assez étroit. Le repoussé a été pratiqué, dans ce cas-ci, contre des cales rectilignes pour créer des motifs à chevrons, et contre un gobelet gallo-romain pour obtenir des médaillons à visages. (Notons bien que le tour, ainsi que la plupart des outils utilisés sont, eux aussi, recréés et fabriqués de manière artisanale par Mr Pierre-Alain Capt.) Si l'on compare l'artéfact d'origine avec le résultat final, on constate qu'il s'agit d'une copie pour ainsi dire conforme.


Les gestes posés sont ceux d'un artisan, soit d'un homme « exerçant, pour son propre compte, un art mécanique ou un métier manuel qui exige une certaine qualification professionnelle ». L'aspect fonctionnel de l'objet n'est pas seul pris en compte, puisqu'un regard d'esthète est également posé.


Et même si, dans le cas présent, on est dans la reproduction pure, celle-ci n'est qu'une base, une inspiration. On peut rapidement se permettre des inventions et des déclinaisons en croisant les caractéristiques possibles. La recherche documentaire et la reproduction pure et simple ne sont que les bases de cet artisan, qui devient plus personnel en évoluant.


Quelle place dans la culture ?

 

On peut difficilement nier l'ancrage « culture populaire » de la reconstitution historique ; mais une fois encore, nous devons nuancer. Certes, la reconstitution s'inscrit bien dans une optique de reproduction, de recréation d'éléments ancestraux ou folkloriques.

 

Mais en se contentant de cette observation, on en viendrait à dire qu'il n'existe aucune différence entre, par exemple, les reconstitutions de la bataille de Watleroo et les marches de l'entre Sambre et Meuse ! Or nous savons, pour l'avoir déjà évoqué, que les premières ont un objectif didactique, et les secondes une visée purement commémorative, voire festive. Pouvons-nous faire de tout cela une grosse soupe et en rester là ?

 

La difficulté posée par l'histoire vivante, c'est que son ancrage et ses origines participent largement de la culture populaire, mais qu'on tente de l'affranchir de ces origines. On est en effet parti d'une sorte de spectacle libre de toutes contraintes à une évocation « règlementée » et rigoureuse. On ne peut cependant pas attribuer à l'histoire vivante l'étiquette de « culture au sens restreint », en ce qu'elle ne deviendra sans doute jamais un patrimoine : elle est justement un véhicule d'un patrimoine culturel donné.

 

Je me contenterai donc, peut-être à regret, de classer la reconstitution historique dans la culture populaire. Mais peut-être ce dépit témoigne-t-il d'une certaine dévalorisation de la culture populaire dans mon chef ? Je ne peux pas nier que ce soit le cas. Il me semble néanmoins que cette classification en trois types de cultures présente bien des zones d'ombre – comme celle-ci. IL est en effet très difficile pour moi de positionner derrière l'une de ces trois grandes étiquettes une pratique tenant à la fois de la reproduction, de la recherche esthétique et de l'archéologie. Peut-on faire à la fois de l'art et des sciences ?

 

Une seule réelle certitude en tout cas : la reconstitution historique n'appartient pas (encore ?) à la culture de masse. On sait que le public est très peu intéressé par ce genre de manifestations, et souvent mal informé. Les films et les séries se plaisent parfois à colporter le cliché de geeks armés de masses d'armes en caoutchouc, mais les médias généraux ne semblent pas prêts à donner une image positive des reconstituants1. Ceux-ci constituent sans doute un nouveau fond de « marginaux » dont on peut ressortir le cas quand il s'agit d'évoquer des loisirs étranges et peu sérieux.

 

1 Leurs efforts et leurs pratiques sont pourtant de plus en plus reconnus (et dans certains cas, encouragés) par la communauté des historiens de métier. Ainsi Christian Goudineau, professeur au Collège de France, suit-il avec enthousiasme les progrès des troupes romaines mises en place par François Gilbert (à la tête du groupe Pax Romana).

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