Les Enfants d'Albert - Chapitre II

Publié le par Algor Vitae

Un thé tard sur les toits

 

Les couleurs du crépuscule se fanaient lentement pour laisser place au lourd manteau de la nuit. Mais cela ne dérangeait pas le moins du monde les trois amis, nichés sur le toit d'un hôtel particulier de Bruxelles, car la nuit serait complice de leur amitié. Ils avaient monté une table sur ce toit, et quelques flambeaux; ils les allumèrent pour se voir et mieux admirer la ville alentour, qui s'assoupissait avant de s'éclairer grâce aux lumières des cafés et brasseries.

Sur la table des trois amis brillaient d'étranges pots en verres remplis d'une matière lumineuse, à travers une carafe colorée d'un liquide rosé.

—Pacôme! Fit Zorglub, passant la langue et se frottant les mains, je vois que vous avez apporté votre élixir de framboise!

Champignac versa à Zorglub un grand verre de liqueur en riant:

— Essayez quand même de vous modérer mon ami! Souvenez-vous de la fois dernière!

Flanner sourit malicieusement. Zorglub, lui, s’empourpra:

— Bah! Vous y aviez ajouté quelque chose, avouez-le! Je tiens mieux l'alcool que ça!

— J'en doute fort, j'ai encore cette photo où vous êtes nonchalamment vautré sur la banquette arrière de la voiture.

Flanner s'installa à leurs côtés et prit dans sa main fine et petite un des curieux bocaux phosphorescents, qu'elle examina avec une étourderie rêveuse.

— Tiens, quelle est donc cette nouvelle expérience, Pacôme ?

Plissant les yeux avec un grand sourire de sa large bouche, Zorglub lui donna un gentil coup de coude:

— Allons, Hygie, vous ne voyez pas que c'est encore un de ses petits champignons dans un de ses petits pots ?

— Il est vrai que les seuls champignons qui vous intéressent sont les levures et ceux qui font rire, mon gentil.

Et tous les trois d'éclater de rire.

 


Plus tard dans la soirée, Zorglub s'était installé, songeur, sur le rebord du toit pour observer silencieusement la lune. Pendant ce temps, Flanner et Champignac échangeaient leurs opinions, souvent divergentes, mais toujours interrespectées à table. Le jeune vicomte réalisa alors que parfois, les yeux de son amie perdaient leur habituel habit de vert de menthe pour s'animer d'une sorte de feu étrange, accompagné d'un sourire. Ce devait être les effets de la liqueur, pensa-t-il consciencieusement et parfaitement satisfait par son explication.

—Vous voyez, cet astre blafard... si grand, si loin, et pourtant un jour je l'aurai. J'irai coloniser la lune.

— Même si je ne doute pas qu'on puisse un jour marcher sur la lune, Zorglub, je doute que ce soit vous qui le fassiez...

— Pacôme, vous ne comprenez pas ! Je ne possèderai jamais rien sur Terre, mais j'aurai la lune ! La seule et unique lune. Je serai grand et craint.

— Atteignez la gloire, Zorglub. Mais faites-le bien.

Champignac se retourna sur sa chaise. C'était bien Miss Flanner qui avait prononcé ces mots, illustrant un de leurs points de désaccord. Miss avait toujours aimé le grandiose, la recherche d'une gloire qu'elle disait méritée. Le vicomte, lui, ne voyait aucun intérêt à la gloire, ni même à la reconnaissance. « Sans doute est-ce parce que vous avez déjà les deux sans même vous en rendre compte ! » lui disaient alors ses amis. Zorglub avait, dans ces moments-là, un éclat de gourmandise, d'envie, dans l'œil.

— Ma machine est presque au point! fit le noiraud avec enthousiasme. Vous verrez dans un mois, j'en ferai démonstration publique dans le grand auditorium, et ils en seront tous béats. Tous béats devant ma puissance.

Champignac fronça les sourcils.

— Il faut une source d'énergie considérable pour rendre ce projet crédible. Je serais curieux de savoir ce que vous...

— Tutututut! Je dirai juste que l'âme de mon système est un cristal d'exception qu'on ne trouve que dans certains coins de la lointaine Polynésie. (Ses yeux brillèrent à l'idée qu'il puisse avoir fait une découverte fabuleuse dont Champignac ignorait tout.) Il s'agit en fait de laisser « suinter » la gravité entre deux membranes cosmiques pour rapprocher un objet d'un autre.

— Un projet fascinant, sac à papier ! Mais promettez-moi de le mener intelligemment et sans rien négliger cette fois.

— Et pour que tout le monde le sache et en profite, surtout, ajouta Flanner. Maintenant Pacôme, venez, laissons Zozor réfléchir et retournons à table. Il y a un... un ouvrage de mécanique récemment paru dont je souhaiterais vraiment m'entretenir avec vous... Et aussi une idée que Zorglub et moi avons eue. N'avez-vous jamais rêvé de contrôler le temps ?

Publié dans Les Enfants d'Albert

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