Les Enfants d'Albert - Chapitre IV

Publié le par Algor Vitae

 Per orem dementiae prophetia

 

Le dortoir des filles était silencieux, si l'on exceptait le ronflement de quelques unes et le grattement d'un crayon à papier. Miss griffonnait fébrilement, les yeux rivés sur son trésor confisqué. Elle n'avait aucun remord à avoir pris ce cahier de notes dans le bureau de Silly. Il lui semblait trop évident que cet homme n'avait plus en lui ce qu'il fallait pour en tirer le meilleur; elle n'avait jamais, en s'en emparant, que rendu service à l'avenir de la science.

Je me demande ce que je dois penser de tout ça, songeait-elle. Si étrange, archaïque et génial à la fois. Les pages étaient couvertes de dessins très serrés, des dessins d'hommes enfermés sous des cloches, des machines dotées de faux bras humains, des instruments de torture, des plans de passages secrets...

— Psst ! appela quelqu'un à voix basse.

C'était le Z qui, passant sa longue tête puis son corps à travers une sorte de trappe, était remonté secrètement jusqu'au dortoir des filles pour l'extirper de sa rêverie.

Il inclina la tête et voulu interroger:

— Ah ! Je vois que tu...

— Sst !

Un doigt sur la bouche, elle lui intima de se taire, puis l'invita à s'assoir à ses côtés en silence. Ils lurent ensemble le carnet pendant plusieurs heures, s'assurant que les autres filles ne se réveillent pas. Miss, rêveuse, dessina des plans de robots, Zorglub copia les notes concernant l'esprit humain. À l'approche de la pointe du jour, le jeune homme retourna vers sa trappe en chuchotant:

— Je te remercie, Miss, de m'avoir fait partager ce...

— Taratata ! Pars avant qu'on ne te voie !

Et le passage secret se referma sur Zorglub.

 

 

 

L'histoire alimentait toutes les conversations de couloirs ou même de salles de classe; on avait retrouvé sur de nombreux murs jaunâtres, inscrit en lettre de sang de poule: « On m'a volé ». De temps en temps, le cadavre de la malheureuse volaille gisait non loin, l'air hagard et ridicule. Le recteur avait fini par traquer l'origine du phénomène, et il a avait bien été obligé de reconnaitre que Silly était bon pour la camisole de force et les douches glacées.

Quand on l'emmena, tant bien que mal à travers les couloirs encombrés de « brol », il fit tellement de bruit et de grands gestes dramatiques que toutes les classes se vidèrent pour connaitre l'origine de cette clameur. Il ne se débattait pas vraiment, mais déblatérait en d'étranges délires doloristes:

— Vous ne pouvez faire cela ! Tout ça pour quelques malheureuses poules ?! On m'a volé, et vous m'emmenez pour des poules ?! Quand leur sang coule, vous voyez, il anime la lame du couteau! Le sang, vous m'entendez ! (Les étudiants regardaient ses gestes et vaticinations théâtrales avec une part d'amusement et une part d'horreur.) Le sang donnera vie aux machines !

Quand il passa devant le groupe sorti de la classe de chimie, il regarda intensément Miss Flanner et Pretorius Samovar, avant de lancer à leur adresse:

— Souvenez vous toujours, vous deux, surtout: l'existence des robots s'abreuve de vies humaines !

Miss serra contre son cœur le carnet volé, et le professeur Silly disparut par la grande porte, tenaillé par deux infirmiers. Ce fut la dernière fois qu'on entendit parler de lui.

 

 

 

Dans une petite salle de cours, souverainement laide et anonyme, le trio s'était installé bien avant que la cloche ne sonne. Les gradins usés du local semblaient répondre aux murs mornes et fatigués, dont la blancheur d'origine n'était plus qu'un souvenir lointain. Zorglub et Miss Flanner s'étaient allumé chacun une cigarette, et ils observaient Pacôme en contrebas, qui faisait jouer les poulies apparentes et grinçantes des grands tableaux d'ardoise coulissants.

— Le voyage à travers le temps, marmonnait-il. L'idée me paraît si...

— Tordue ? Coupa Zorglub, perché quatre rangées plus haut. Tordue, mais je te jure, vraisemblable, comme tu peux le voir.

Et Pacôme le voyait en effet; grossièrement assujettis au tableau noir, des schémas détaillés et des feuilles de calcul tracés de deux mains différentes révélaient leurs arcanes aux yeux du jeune savant. Il ne pouvait qu'admettre sa fascination devant ce trait de génie inégalable, quoique manquant beaucoup de rigueur.

Flanner ajouta, évasive:

— Cela reste à perfectionner, bien sûr. On compte sur toi pour cela.

Une sonnerie grêle retentit derrière la porte, et le pas léger et sec de Sottiaux se fit entendre sur le carrelage des couloirs. Le vicomte arracha rapidement les plans du tableau et repartit les bras chargés vers les gradins, lorsque le vieux professeur ouvrit la porte.

— Tiens, fit-il distraitement par dessus ses lunettes ? Vous prépariez mon cours à l'avance sans doute.

— Hé bien à vrai dire, nous...

Oh, mais c'est fort bien, continuait l'autre avec un pâle sourire, tandis qu'il grattait sa pauvre plume sur le genou râpé de sa culotte.

Sottiaux leva la tête et s'aperçut enfin de la présence des deux autres.

— Ah ! Vous êtes donc là tous les trois. Justement, je devais vous dire... Mes pauvres enfants, j'ai bien peur que l'expérience de la gondole aéroglisseur n'ait été la dernière...

Il semblait sincèrement peiné. Zorglub voulut intervenir, interloqué:

— Mais monsieur, nous voulions justement vous proposer un...

— Le recteur m'a fait comprendre qu'il n'était plus de mon ressort de rattraper vos « bêtises ». Croyez bien que je le regrette, car j'ai foi en vous.

Alors que les autres étudiants débarquaient en une foule bruyante, les Enfants d'Albert se regardaient, dépités. Miss Flanner chuchota:

— Puisqu'il ne nous fournirons rien, il faudra qu'on le trouve...

 

 

Le lendemain vers onze heures, Flanner et Champignac attendaient devant leur salle de classe. Le cours de biochimie de Madame Struys allait commencer, et Zorglub n'était pas arrivé. Les deux autres se demandèrent où leur ami pouvait bien rester. Miss donna un coup de coude à Pacôme quand elle remarqua, roulé et coincé sous son strapontin habituel, un papier jaunâtre. Ils le déplièrent. Zorglub leur avait laissé une note rédigée en grandes lettres, presque gothiques, sur un morceau de page de cours:

« Rendez-vous à l'heure de sortie du cours au magasin de mon père, 18 rue Platesteen. Je vous expliquerai tout. Zorglub »

Publié dans Les Enfants d'Albert

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