Les Enfants d'Albert - Chapitre V

Publié le par Algor Vitae

 Rue Platesteen, numéro 18

 

Champignac et Miss Flanner étaient arrivés à l'endroit indiqué sur leur morceau de papier, une boutique dans une ruelle relativement ignorée de l'Ilot Sacré. La devanture était en bois peint en bleu de Prusse, et dans la vitrine on pouvait admirer le spectacle des peaux de bêtes tannées, des manteaux et autres fourrures exposées là, pour la plus grande indignation de Miss Flanner.

— Comment peut-on tuer des animaux juste pour habiller quelques vieilles prétentieuses ? On appelle ça un métier, Pacôme ?

Champignac ne voulait pas se faire l'avocat du diable, mais il se refusait à approuver en permanence toutes les vues de son amie. Il haussa les épaules avec distinction:

— Ainsi va hélas la vie de la prédation...

La porte du magasin s'ouvrit alors et Zorglub en sortit en trébuchant presque, serrant fort ses cahiers sous son bras.

— Voilà, mes amis, filons à présent. Avant que mon père ne me demande où je vais encore...

Et comme quand on parle du loup on en voit la queue, par la même porte du magasin, sortit un homme. Un homme, exceptionnellement grand et sévère, s'avança devant le trio d'un pas rapide et raide. Il était vêtu d'une grande cape de cocher noire qui refrénait toute fantaisie. Ses cheveux gris striés de blond étaient gominés et tirés violemment dans sa nuque, manifestement pour dissimuler des frisottis naturels qui consisteraient sans doute en un outrage au bon goût. On eut dit un berger allemand à qui on aurait appris à se comporter en homme de qualité.

Zorglub avala douloureusement sa salive et fit en se tournant vers ses amis les présentations:

— Père, voici Miss Flanner et le vicomte de Champignac, mes amis et collègues chercheurs...

L'homme leva un sourcil oblique et ciré avant de demander abruptement, sans autre forme de procès:

— Monsieur de Champignac, combien mesurez-vous ?

— Plait-il ?

— Je vous demande, jeune homme, combien vous mesurez.

— Hé bien ma foi, je dirais un mètre septante, septante-trois, Herr Von Zorglüb. Mais j'ai du mal à cerner l'intérêt de votre question. 

Le père de Zorglub eut une moue assez dépitée et se tourna vers son fils, s'autorisant une raillerie:

— Vois-tu, fils, être haute naissance n'assure pas d'être grand ! (Il se tourna vers le vicomte.) La grandeur, de Champignac, s'acquiert par les armes et les faits d'armes, non par les titres. Par les éprouvettes et les moisissures cultivées non plus, du reste.

Zorglub s'indigna:

— Père ! Je...

— Silence. Le cousin de ta mère, Paul Von Hindenburg, est l'exemple que tu aurais du suivre. Mais manifestement tu as d'autres... « ambitions ». Je voulais juste vous dire, à vous jeune homme, et vous mademoiselle, que vous êtes libres de vous amuser avec vos éprouvettes tant que vous n'infligez pas à mon garçon vos idées nouvelles sur le monde.

— Le monde est ce qu'il est indépendamment de nous, et même de vous, Herr Von Zorglüb, fit Miss Flanner. Un homme de votre qualité le sait sûrement.

Von Zorglüb se raidit et tourna les talons sans même dire au revoir et ignorant totalement les yeux tristes de son fils unique. Il rentra dans sa boutique et ferma la porte.

—Je suis désolé que vous ayez vu ça, soupira-t-il. Mais c'était un mal nécessaire. Maintenant que vous savez d'où je viens, vous comprendrez peut-être mieux où je veux aller... 

 


Publié dans Les Enfants d'Albert

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Wanda 01/12/2011 19:46


C'est fascinant ! Et bien écris ! J'adore, vivement la suite !