Quelques questions de langage imprécis ou connoté

Publié le par Algor Vitae

Permettez-moi d'utiliser un moment la présente tribune pour dénoncer quelques expressions que je supplie nos amis échotiers (et autres journaleux de tous bords) de ne plus employer, ou alors de ne le faire qu'à dessein et avec mesure. 

 

Moyenâgeux

Les journalistes, qui à leurs heures perdues adorent se moquer des rôlistes, des fans (peu importe de quoi), et même des sérieux reconstituteurs, raffolent des foires au décor « moyenâgeux ». C’est un adjectif qui me fait grincer des dents. Mais, me direz-vous, « médiéval », « moyenâgeux », tout a, c’est kif-kif bourricot, non ? Que nenni. Laissez-moi donc vous présenter (avec l'appui du site  du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) quelques nuances intéressantes:

Médiéval signifie « qui est relatif à la période appelée Moyen Âge, a existé au Moyen Âge ou est caractéristique de cette période, voire y  a vécu (en parlant d'une personne ou d'un groupe). »  

Moyenâgeux, s'il avait bel et bien à l'origine le même sens que le précédent, possède une coloration nettement péjorative ; il renvoie à une image du medium ævum  développée à la Renaissance, celle d'une époque anarchique et inculte.

• Signalons enfin moyenâgé, complètement sorti de l'usage aussi bien dans la presse que dans les publications spécialisées, mais que l'écrivain français François-René de Châteaubriand aimait employer: « À gauche sur une colline s'élèvent les ruines moyenâgées d'un château. » (Mémoires d'outre-tombe, tome 4, 1848, p. 301)

 

Moralité: on se fiche déjà assez comme ça des geeks historiens, alors ne les qualifiez pas de « moyenâgeux », de grâce.

 

Fossile vivant

Le terme « fossile vivant », qui sert à désigner des espèces telles que le cœlacanthe et la grenouille violette d'Inde est inadéquat car légèrement trompeur ; il laisse en effet sous-entendre que certains êtres vivants n'auraient aucune différence significative avec leurs homologues d'il y a des millions d'années, ce qui ferait d'eux des représentants vivants de formes fossiles depuis longtemps disparues. En réalité, aucune espèce ne peut survivre des millions d'années sans subir aucune mutation. En outre, les fossiles ne conservent pas de traces des parties molles du corps d'un animal ; il est donc parfaitement possible que, par exemple, les nautiles préhistoriques n'aient pas eu le même nombre de tentacules que de leurs actuels descendants.

 

Le principal effet pervers de cet usage est d'imprimer dans les esprits que certaines espèces évoluent alors que d'autres non. Pour sotte qu'elle soit, cette affirmation ne remet tout de même pas en question. Mais il peut également arriver que l'image véhiculée par le concept de « fossile vivant » servent les partisans du créationnisme. Ainsi, le néo-créationniste Adnan Oktar (mieux connu sous le pseudonyme à haute teneur religieuse Harun Yahya) à « prouvé » qu'il n'existe pas d'évolution en démontrant l'absence supposée de différences entre des fossiles et des espèces actuelles.


L’An zéro

Combien de fois faudra-t-il le dire et le répéter: l’an zéro, ça n’existe pas. Du moins pas pour les historiens. Sans rentrer dans une série d’explications excessivement compliquées quant à la date de naissance du Christ, laissez-moi vous rappeler que c’est en 532 de notre ère, sous le règne de l'empereur Justinien, qu’un moine scythe du nom de Denis le Petit, situa l'année de la naissance du Christ 753 ans après la fondation de Rome. Aujourd’hui, on pense qu'il a commis une erreur de calcul d’environ 5 ans, puisque le roi Hérode le Grand –  contemporain de la naissance du Christ – est mort en l'an 750 de Rome. Mais ce qui importe, c’est que l’année avec laquelle débute l’ère chrétienne s’appelle « l’an un » et non pas « l’an zéro ». Le zéro était encore inconnu en Occident du temps où ce nouveau calendrier fit son apparition dans nos vies, tout simplement.

 

Aussi « surprenant » que ça puisse paraitre, on est passé directement de l’an -1 à l’an 1, sans transition. S’il devait exister un zéro dans la ligne du temps, ce ne saurait être une année, mais juste un « point de référence », bref le point zéro sur l’axe des abscisses – imaginant le temps comme un graphique mathématique de fonction constante, par exemple f(x)=1 .

 

Exit donc le poncif de l'an zéro, dont les accents fondateurs et mystiques lui assurent pourtant un bel avenir dans le langage de tous les jours.

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